Le 7 juin 1936, les accords de Matignon concrétisent la victoire du mouvement social

L'HISTORIEN Serge Wolikow, professeur à l'université de Bourgogne, publie un ouvrage intitulé «le Front populaire en France» (édité aux éditions Complexe). De la formation du gouvernement Blum, soutenu par les communistes, à la dislocation du rassemblement des partis de gauche. Entretien.

 

Début juin 1936, alors que les grèves se sont étendues à tout le pays, est formé le gouvernement Blum, et dans la foulée la rencontre de Matignon entre la CGT et le patronat.

 

Léon Blum a annoncé qu'il ne formerait pas le gouvernement avant la fin de la législature précédente. Pendant un mois, l'ancien gouvernement a expédié les affaires courantes.

Au début de juin, les grèves ont pris une ampleur considérable (deux millions et demi de grévistes dans une France qui est encore pour moitié rurale).

Sans attendre, Léon Blum présente un programme de réformes concrètes et plus avancées que le programme électoral.

Le 6 et le 7 juin, se réunissent à l'Hôtel Matignon les dirigeants du patronat et la CGT. Le gouvernement joue le rôle d'arbitre. Des négociations dures qui aboutissent cependant vite à des résultats substantiels.

La rencontre est importante dans l'histoire sociale, même si elle répond à un souci d'apaiser et de faire rentrer dans son lit le fleuve social qui déborde.

 

Comment résumer la teneur de ces accords?

 

Il s'agit pour la première fois d'une négociation globale nationale. Ces discussions débouchent sur un certain nombre d'accords qui vont servir de cadre aux débats du Parlement.

Les mesures les plus importantes sont les hausses de salaires. Si elles se situent en moyenne autour de 15%, il est prévu une revalorisation particulière des très bas salaires, notamment ceux des femmes, des ouvriers les moins qualifiés.

D'autre part, les salaires sont définis par des contrats collectifs. Deuxième grande question: la durée du travail. La réduction à 40 heures figurait dans le programme de la CGT, mais pas dans le programme du Front populaire. Elle est imposée par le mouvement social.

 

Ce qui a le plus frappé les contemporains et le monde ouvrier, c'est sans doute la législation sur les congés payés qui, d'ailleurs, ne représentaient pas une revendication spontanée de la masse des travailleurs en grève.

Elle touchait à la dignité, à la transformation des conditions de vie des salariés qui dans leur masse n'avaient pas droit à des vacances payées, alors que d'autres catégories avaient pu l'obtenir dans le passé.

 

Il faut ajouter l'institution de délégués ouvriers qui vont devenir des interlocuteurs du patronat. Les conditions mêmes de l'élection des délégués, ouverte aux femmes et aux ouvriers étrangers, représentent un acquis démocratique et politique considérable.

 

Ce sont les éléments forts qui découlent à la fois des accords Matignon et de l'action parlementaire puisque, entre le 7 juin et la fin du mois de juillet, le gouvernement présente une série de projets de loi qui sont votés par une très large majorité, une majorité bien plus large que celle du Front populaire. L'accélération du travail gouvernemental est inséparable de la dynamique du mouvement social.

 

Dans certains domaines cependant, les décisions sont différées et ne seront pas prises: la réforme fiscale, le contrôle des capitaux.

A l'intention des catégories non ouvrières, une mesure est décidée: l'office du blé qui garantit aux paysans un revenu minimal.

Les projets de retraites, de fonds national de chômage ne seront jamais adoptés. Dans le domaine des quelques réformes de structures, la nationalisation des industries d'armement ou le contrôle de la Banque de France se réduisent à des dispositions très limitées. Les raisons sont à rechercher dans une prise de position de Léon Blum qui se veut un gérant loyal du système économique, mais aussi du côté communiste où l'on estime qu'il n'était pas temps de s'occuper des réformes de structure mais qu'il fallait trouver des alliés du côté de la bourgeoisie antifasciste.

 

Quelles sont les premières épreuves auxquelles est confronté le Front populaire?

 

La première fêlure est provoquée par l'attitude du gouvernement à l'égard de la question espagnole.

En juillet, la guerre civile suscitée par la rébellion militaire contre la République semble d'abord provoquer une riposte du gouvernement français au côté du gouvernement espagnol qui lui a demandé son aide. Puis c'est le choix de la non-intervention.

Le Parti radical et une partie des socialistes jouent la carte internationale de l'apaisement, du pacifisme, en considérant que l'alliance avec la Grande-Bretagne est tellement à privilégier qu'il faut s'aligner sur la diplomatie des conservateurs britanniques profondément hostiles aux républicains espagnols.

Du côté communiste et à la CGT, et aussi dans la gauche du Parti socialiste, la volonté de soutenir les républicains espagnols apparaît comme nécessaire du point de vue des idéaux et des principes du Front populaire. La non-intervention se révèle une duperie puisque les puissances fascistes (Allemagne et Italie) envoient du matériel et des hommes en abondance. Des initiatives se mettent en place, notamment par les communistes, pour organiser des brigades internationales.

Les Français représenteront une bonne moitié de l'ensemble des combattants venus soutenir les républicains espagnols.

 

Dès l'hiver 1936-1937, les rapports entre les mouvements de Front populaire et le gouvernement se détériorent. Dans les organisations apparaissent des divisions entre ceux qui font passer avant tout le pacifisme et ceux qui passent au premier plan la lutte antifasciste.

 

Sous la pression des puissances financières, le gouvernement décrète «la pause»

 

La fuite des capitaux, le manque de rentrées fiscales conduisent le gouvernement à annoncer deux séries de mesures. Les réformes sont suspendues. Des dispositions favorisant les capitaux sont adoptées. Cela provoque une incompréhension dans le mouvement ouvrier. En mars 1937, à Clichy, l'extrême droite (le Parti social français, reconstitution des Croix de feu après leur dissolution) organise une manifestation. La police intervient contre une contre-manifestation antifasciste; les affrontements font plusieurs morts.

 

Les communistes, loin de jouer la politique du pire, continuent de soutenir le gouvernement, s'affirment favorables à des nationalisations et proposent de participer au gouvernement pour renforcer l'efficacité de son action. Ces mesures ne seront pas entendues.

 

On s'achemine vers la fin de l'expérience du Front populaire.

 

C'est un processus qui commence avec l'arrivée au gouvernement de Daladier. Celui dont le ralliement avait marqué, le 14 juillet 1935, la formation du Front populaire, c'est lui qui sera le porte-drapeau de ceux qui veulent la fin de l'expérience.

Il forme un gouvernement avec des hommes de droite. Sur un programme très flou il obtient, au début, l'unanimité de l'Assemblée. Les radicaux feront tout alors pour mettre les communistes en rupture avec la majorité. Le gouvernement s'appuie sur les besoins des usines d'armement pour préconiser la remise en cause des 40 heures.

 

Après la faillite de la diplomatie française lors de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne, dans l'été 1938, c'est sur la question tchécoslovaque que la rupture s'amorce officiellement. Daladier signe les accords de Munich par lesquels la France abandonne son allié, suscitant une nouvelle fracture dans l'opinion publique.

A la Chambre des députés, le 4 octobre 1938, seul le groupe communiste vote contre les accords de Munich. Quelques semaines plus tard, le ministre de l'Economie, Paul Reynaud, présente, le 13 novembre 1938, les décrets-lois qui abrogent les 40 heures.

Les lendemains de la grève générale du 30 novembre 1938 sonnent l'heure de la revanche du patronat.

Une revanche sociale et politique puisque la réquisition, l'utilisation de l'armée, les licenciements massifs de syndiqués vont porter un coup d'arrêt à l'organisation ouvrière dans les entreprises.

Au printemps de 1939, des tentatives des communistes de faire revivre l'esprit du Front populaire échoueront.

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